La revue dans les médias

Revue Diacritik 2023 ( Johan Faerber,   Entretiens Salon de la Revue )

Revue A Traversa : « Espace de rencontre, la Méditerranée peut devenir également un obstacle »

Comment naît une revue ? Existe-t-il un collectif à l’origine du désir de revue ou s’agit-il d’un désir bien plus individuel ? S’agit-il de souscrire à un imaginaire selon lequel, comme l’affirmait André Gide, il faut avant tout écrire dans une revue ? Aujourd’hui, entretien avec Christian Peri pour la riche revue A Traversa qui interroge la complexité des situations humaines et géopolitiques dans l’espace méditerranéen.

Christian Peri : (comment est née la revue ?) C’est une idée portée depuis de nombreuses années, éditeur un temps (Le Signet 1989-2000), des activités de bibliothécaires notamment marquées par la création de la « journée de la revue » tous les ans à Bastia depuis 2006, m’ont amené à reprendre une activité éditoriale. La revue s’est un peu imposée à moi, comme support d’échanges et de réflexion. Si l’idée est personnelle, la maturation du projet s’est fait avec la complicité de nombreux amis, séduits par l’approche, et une vision de l’actualité insulaire et méditerranéenne à travers l’objet « revue ». Le projet pour réussir doit devenir collectif.

Quelle vision de votre discipline entendez-vous défendre dans vos différents numéros ? Procédez-vous selon une profession de foi établie en amont du premier numéro ?

La revue se veut éclectique, l’approche littéraire est présente, c’est une entrée en matière pour aborder l’histoire et l’actualité. Que peut-on dire depuis la Corse sur le monde méditerranéen ? Chaque numéro s’articule autour de quatre rubriques Insulaire (s) donne la parole à un acteur de la vie littéraire et éditoriale, et à l’actualité des revues.

Le « dossier » cœur du numéro est consacré à un pays, ou un thème… C’est la Grèce qui a été choisie dans la première livraison, actualité aidant, en 2016 la Corse à accueillie cinq auteurs grecs qui ont rencontré un public (restreint mais passionné) et c’est à moment-là que j’ai ressenti la nécessité de faire connaître cet univers, la matière ne manquait pas…

la Turquie est prévue dans le prochain numéro…

Le dossier peut connaître un développement, un élargissement avec la rubrique « Géopolitique ». Il apparaît encore plus évident aujourd’hui, que l’analyse géopolitique est incontournable si l’on veut comprendre les enjeux du monde contemporain.

Le dernier pilier «  Etudes » est consacré à une ou plusieurs revues, l’idée est de présenter un aspect original d’une revue. Avec l’article sur le Bulletin de la société des scineces historique et naturelles de la Corse on a une belle analyse historiographique de la doyenne des revues insulaires (1881). Le prochain article propose sur le thème des « isole sorelle », un éclairage sur Mediterranea, revue publiée à Cagliari durant la période fasciste. Cet espace est consacré à l’actualité et à l’histoire des revues méditerranéennes (articles, bibliographie…)

Comment décidez-vous de la composition d’un numéro ? Suivez-vous l’actualité ou s’agit-il au contraire pour vous de défendre une vision de votre pratique détachée des contingences du marché éditorial ? Pouvez-vous nous présenter un numéro qui vous tient particulièrement à cœur ?

Difficile pour moi d’en choisir un ! Puisque nous n’avons à l’heure actuelle qu’un numéro à proposer. Le second paraît en décembre. Le « dossier » fait l’identité de chaque numéro.

La Grèce premier dossier, est le résultat à la fois de l’actualité et d’une rencontre avec des écrivains ou traducteurs grecs (Dimitris Nollas, Richard Tchélébidès…). Au-delà du dossier les autre rubriques sont le fruit d’un travail de rencontres, de sollicitations, mais aussi de propositions.

Chaque numéro demande une approche différente, dans le cas du dossier « Turquie » j’avoue que le choix s’est fait sans avoir de texte. Travail de prospection en perspective qui s’est avéré payant. Première surprise, c’est en Corse même, que le choix du dossier « Turquie » a éveillé un intérêt insoupçonné. J’ai pu faire des rencontres et solliciter des articles qui établissent un lien entre la Corse et la Turquie (!). l’encouragement à poursuivre s’est concrétisé auprès d’auteurs plus proches du terrain turc. Ces derniers ont répondu favorablement à la démarche.

À la création de sa revue Trafic, Serge Daney affirmait que tout revue consiste à faire revenir, à faire revoir ce qu’on n’aurait peut-être pas aperçu sans elle. Que cherchez-vous à faire revenir dans votre revue qui aurait peut-être été mal vu sans elle ?

Deux choses contradictoires mais qui peuvent résumer notre approche sensible à la proximité des populations qui entourent le bassin méditerranéen et à la distance qui les sépare (non pas spatiale mais politique). En filigrane c’est l’enjeu de notre interrogation sur cet espace… Le titre de la revue A Traversa met en lumière ce questionnement.

Est-ce qu’enfin créer et animer une revue aujourd’hui, dans un contexte économique complexe pour la diffusion, n’est-ce pas finalement affirmer un geste politique ? Une manière de résistance ?

Je réponds par l’affirmative à votre question, la revue comme support de réflexion, de rencontre est un espace qui malgré le contexte économique répond à un besoin. La vitalité de ce support est incontestable, soutenu – malgré les difficultés de tous ordres – par des passionnés. J’en veux pour preuve le cas de la Corse. Ces dernières années, à côté des revues savantes près d’une dizaine de revues ont surgi : Litteratura, I Vagabondi, Qui, Robba, Storia…

Elles se positionnent et c’est un constat à souligner toujours en regardant au-delà de l’île.

Pour A Traversa le regard sur notre temps se veut exigeant et loin des approches binaires. Dans cet esprit le dossier du troisième numéro « Migrations » interroge une question douloureuse… Espace de rencontre, la Méditerranée peut devenir également un obstacle, il y a la géographie et ses contraintes, mais au-delà c’est l’homme qui domine ou subit…

Entrevues (2024)

Revue(s) et Méditerranée

Dans le flot d’informations que l’on reçoit ou “consomme” au quotidien, il y a un temps pour la pause et la réflexion sur le monde contemporain. D’emblée la revue A Traversa dans une logique de regard et d’étonnement, veut interroger la complexité des situations dans l’espace méditerranéen – monde si divers – où fractures géopolitiques et tragédies se révèlent avec acuité.

Le choix, le parti-pris, est de faire du support “revue” le portail d’entrée sur la Méditerranée. Chaque numéro s’articule autour d’un dossier consacré à un pays, une région où un thème transversal. Ce premier numéro accueille un dossier sur la Grèce. Il nous fait voyager jusqu’en Crimée avec un article de Joseph Martinetti écrit en 2017. Cette approche géopolitique – rendez-vous que l’on veut régulier – nous plonge en pleine actualité et complète ou élargit la matière du dossier.

La rubrique “Insulaire” rend compte de l’actualité revuiste, éditoriale et permet de donner la parole à une personnalité…

La rubrique “Études” consacre un éclairage historique aux revues publiées en Méditerranée. Dans cette livraison, A. Marchini propose une approche historiographique du Bulletin de la société des sciences historiques et naturelles de la Corse.

Journal de la Corse (17 mai 2024, Michèle Acquaviva-Pache)

<< A Traversa >> Une revue d’exception

Dernière venue dans le paysage des revues publiées en Corse : « A Traversa ». Caractéristique ? Elle affiche haut et fort la Méditerranée, côté histoire, littérature, géopolitique.

Si dans son premier numéro « A Traversa » a mis l’accent sur la Grèce, sa deuxième parution braque l’éclairage sur la Turquie qui joue actuellement un rôle à part quant à sa politique étrangère marquée par un risqué équilibre entre l’Occident et la Russie de Poutine ainsi que par une prise en compte de plus en plus étroite du Moyen Orient et de l’Asie centrale.

Avec la proclamation de la république la particularité de la Turquie est d’être un pays jeune, soit 100 ans d’existence et d’un vieil empire pas si lointain dans le temps avec les Ottomans, qui pendant des siècles ont régné sur une large partie de la Méditerranée du sud et de l’est. Etrange coexistence de deux statuts, de deux histoires, de deux Etats.

Dans son article « Fuir loin du Magne pour éviter les Turcs », Jeannine Giudicelli rappelle pourquoi et comment des chrétiens grecs se sont réfugiés à l’ouest, en particulier à Cargèse pour échapper aux « discriminations, humiliations, rabaissements, dévalorisations des Ottomans ». Pour se soustraire aux interdits vestimentaires et surtout pour échapper « au tribut de chair », c’est-à-dire à l’enlèvement des jeunes garçons envoyés servir le Sultan, devenir Janissaires et se convertir à l’Islam.

Pays rétréci à l’avènement de la république aux débuts des années vingt Mustapha Kemal obtient cependant de l’Angleterre et de la France le contrôle du passage de la Méditerranée orientale à la Mer Noire, l’intégralité de l’Asie Mineure, du plateau anatolien et de la Thrace orientale avec Istanbul. Des accords aboutissant, entre autres, à chasser les chrétiens de la côte orientale méditerranéenne après 3000 ans de présence en ce lieu. A noter que la redéfinition de l’espace dévolu à la Turquie après la première guerre mondiale débouche sur l’uniformisation religieuse du pays. Sans oublier le génocide des Arméniens commencé en 1915 par le parti des « Jeunes Turcs ». Sur ce plan l’article de Jean François Pérouse de l’Université de Toulouse Jean Jaurès et celui du romancier et traducteur Richard Tchélébidès apportent des éléments d’information et de réflexion précieux.

Dans sa communication sur la partition de Chypre en 1974, Louisa Moussouni examine les conséquences que provoque la séparation sur l’île des Turcs musulmans et des Grecs chrétiens. Sa démonstration conduit la chercheuse à avancer qu’à Chypre il n’y a pas de Chypriotes mais une identité fracturée, obstacle à un projet de construction nationale.

On consultera également avec beaucoup d’attention l’intervention de Joseph Martinetti de l’Université de Nice sur « La Russie et la Turquie – deux puissances « impériales », rivales et partenaires » qui souligne les initiatives de la Turquie pour contrecarrer la mondialisation américano- occidentale. Un phénomène qui place, selon lui, la Turquie et la Russie « aux avant-postes d’un monde post-occidental ».